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Paul Auster est un écrivain. Les mots sont ses outils de travail. Il n'est alors pas étonnant qu'il réserve au langage une place de choix dans son oeuvre.
Auster est conscient du caratère dynamique du langage, qu'il illustre dans ses oeuvres :
- "De ce fait, il paraissait particulièrement sensible aux propriétés des mots en eux-mêmes : de leur son en tant que distinct du sens, de leurs symétries et de leurs contradictions. 'Les mots sont ceux qui me disent comment connaître, m'a-t-il un jour expliqué. C'est pourquoi je suis devenu si vieux. Je m'appelle Otto. Ca va et ça revient pareil. Sans fin nulle part mais ça recommence. Comme ça, je peux vivre deux fois, deux fois plus longtemps que personne. Aussi vous, mademoiselle. Vous avez un nom comme moi. A-n-n-a. Ca va et ça revient pareil, comme Otto pour moi"
On peut mettre ce passage du voyage d'Anna Blume en parallèle avec celui de Tombouctou :
- "Pour décoder le message, tout ce qu'il y avait à faire, c'était le présenter à un miroir. Existait-il plus évident? Inversez les lettres du mot 'dog', et qu'obteniez-vous? La vérité, voilà tout".
A ce moment, la traductrice, dans la version française, attire l'attention du lecteur dans une note : "Faut-il le préciser? La contrepèterie en question joue ici avec les mots dog (chien) et god (Dieu)".Le mouvement, qui caractérise l'oeuvre de Paul Auster, on le retrouve dans le langage.
Mais il y a plus que la simple dynamique du langage qui est illustrée chez Paul Auster. Son oeuvre et le langage entretiennent des rapports très étroits, comme on va le voir à présent.
Tout d'abord, on assiste dans les romans à une destruction du langage. On trouve fréquemment, ça et là dans son oeuvre, des personnages qui ont des problèmes pour parler correctement :
- Cité de verre : "Là, dans le noir, le petit Peter tout seul, et les mots faisaient du bruit dans sa tête et lui tenaient compagnie. C'est pourquoi sa bouche ne marche pas bien"
Le voyage d'Anna Blume :
- "Sam parlait d'un ton agité et moqueur envers lui-même, passant du coq à l'âne d'une façon qui m'était difficile à suivre. Il me donnait la sensation d'un homme au bord de l'effondrement - quelqu'un qui s'était trop forcé et pouvait à peine encore se tenir debout"
- Moon Palace "Je dirigeai ensuite mon attention vers la serveuse, son air mal soigné, ses faux cheveux roux. L'un et l'autre me paraissaient indiciblement poignants. J'aurais aimé leur dire combien ils m'étaient importants, mais les mots refusaient de me sortir de la bouche"
- "Ce fut un affreux gâchis. Mon langage devenait de plus en plus maladroit et abstrait, et je m'aperçus finalement que le docteur avait cessé d'écouter. [...] Je n'ai aucune idée du nombre de minutes que dura mon monologue, mais ce fut suffisant pour qu'il arrive à la conclusion que j'étais un cas désespéré [...]"
- Mr Vertigo "Ainsi que le suggère son nom, le Bégayeur n'était pas fort en discours"
Les défauts du langage dans les romans de Paul Auster, plus ou moins graves, ont des causes variées. On remarque cependant une constante : dans la grande majorité des cas, la perte plus ou moins importante du langage entraîne une ségrégation d'avec ses semblables.
- Peter Stillman fils, dont l'état est proche de l'aphasie, est contraint à rester confiné dans son appartement, assisté d'une infirmière et de sa femme. On peut comparer cet état à celui d'un personnage d'un roman de Romain Gary; Clair de femme :
"- Petit pouce mordieu asticot tac tac? demanda Towarsky.
Je jetai un coup d'oeil autour de moi, mais il n'y avait rien à boire.
- Gardafui fonce pilate et couscous agaga, dit Towarsky. La bébine, ma foi. Polygone de Vincennes?
C'était décidément un bavard."
Cet extrait présente des similarités avec les propos de Peter Stillman fils :
"Noir, noir. Pendant neuf ans, disent-ils. Pas même une fenêtre. Pauvre Peter Stillman. Et le boum boum boum. Les collines de caca, les lacs de pipi. Les évanouissements. Excusez-moi. Tout nu et gelé. Excusez-moi. N'y a plus."
Les deux passages présentent des similitudes (mots incompréhensibles, proches de l'onomatopée, syntaxe brisée...).
Le narrateur de Clair de femme parle des troubles du langage en ces termes :"La grande jargonaphasie de Wernicke, je connaissais. J'avais un ami qui s'était écrasé avec son avion et qui jargonnait depuis deux ans. Une partie du cerveau est atteinte, et on perd tout contrôle du langage. Les mots se forment et sortent au petit bonheur la chance. On sait ce qu'on pense, mais on ne sait plus ce qu'on dit. Les mots en déroute s'acoquinent entre eux comme il leur plaît. Mais on ne le sait pas. On met du temps à s'en rendre compte. Parce que la pensée est intacte, lucide, normale. Elle n'arrive pas à se former en phonèmes légitimes, c'est tout. Les mots se cassent, se défont, se tordent, se mettent à l'envers, foutent la phrase en l'air, lui cassent les reins, ne veulent plus rien dire, c'est n'importe quoi. [...] Et cela s'accompagne, sans qu'on le sache, et bien sûr, de logorrhée, on ne peut plus s'arrêter de jargonner, parce que tous les freins sont brisés, il n'y a plus de contrôle".
Sans le vouloir, Romain Gary donne une analyse assez fine du langage dans les romans de Paul Auster; un langage destructuré, brisé. Il parle de logorrhée, ce besoin irrésistible de parler. Cela rappelle les longs monologues de William Gurevitch dans Tombouctou, les personnages qui se soulagent la conscience en se confiant à Mr Bones, les multiples récits des personnages (Effing racontant sa vie à Marco, les histoires qu'apprend Aaron de la bouche de certains personnages, le monologue de Stillman-fils).
Ce dernier est bien représentatif d'une vision qu'Auster a du langage, une vision apocalyptique où le langage a explosé sous l'effet d'une pression trop forte, et où il n'est plus qu'un amalgame de mots incompréhensibles, comme le corps de Sachs a explosé en milliers de morceaux : "Son corps a volé en douzaines de petits éclats, et des fragments de son cadavre ont été retrouvés jusqu'à une quinzaine de mètres du lieu de l'explosion".
- Après les terribles épreuves qu'il a subi au pays des choses dernières, Samuel Farr commence lui aussi à ne plus maîtriser sa langue aussi bien qu'il le devrait. Il est pourtant journaliste et a été envoyé au pays des choses dernières pour témoigner des horreurs qui y sont perpétrées. Anna le décrit "au bord de l'effondrement", parlant "d'un ton agité". On voit ici à quel point le langage peut mimer la vie. Il y a cohérence entre sa situation précaire et son langage dérangé. Le langage est ici miroir de l'existence.
- Lorsque Fogg se retrouve à errer comme un clochard dans Central Park, il découvre qu'il n'a pas seulement perdu son argent et son chez-soi. Il commence également à perdre son langage. Juste avant de partir pour Central Park, il s'aperçoit qu'il ne peut pas parler à une serveuse. Ce sont les signes avant-coureurs de la mise à l'écart que va provoquer sa clochardisation temporaire. Lors d'une visite médicale, une fois secouru par Zimmer, Fogg comprend qu'il a changé, que son expédition dans Central Park lui a coûté une partie de lui-même qui est le langage. Pourtant lorsqu'il veut expliquer ses problèmes au psychiatre de l'armée, il n'a pas de difficultés pour faire sortir les mots :
"Pour une raison quelconque, j'éprouvai un désir irrésistible de déballer toute mon histoire devant cet étranger. Rien n'aurait pu être moins approprié, mais avant que j'aie une chance de m'arrêter, les mots avaient commencé à jaillir de ma bouche. Je sentais le mouvement de mes lèvres, mais c'était en même temps comme si j'avais écouté quelqu'un d'autre. [...] Il me semblait que, d'une certaine manière, mon humanité était en jeu. Peu importait qu'il fût médecin militaire ; c'était aussi un être humain, et rien ne comptait devantage que de communiquer avec lui".
Fogg réalise que le langage est le seul moyen de garder le contact avec autrui. Lorsqu'il s'aperçoit que les mots lui font défaut, il mesure le gouffre dans lequel il est tombé.
S'il est si important d'avoir une bonne maîtrise du langage, c'est qu'il permet également d'ordonner le chaos :
"Le monde consiste uniquement en un flux kaléïdoscopique, d'impressions qui doivent être organisées par notre esprit ou, pour être plus précis, par notre système linguistique" (Adam Schaff, Langage et connaissance).
Dans Léviathan, ce n'est qu'une fois qu'Aaron a mis en mots l'histoire de Sachs qu'il peut commencer à voir plus clair dans l'enchaînement de circonstances qui ont coûté la vie à son ami.
En faisant cohabiter Walt et Esope, maître Yehudi savait que ce dernier apprendrait à l'enfant volant à écrire. Avec le recul, Walt se rend compte que c'est cela qui lui permet d'écrire son autobiographie, de mettre un peu d'ordre dans sa vie chaotique. Les allusions aux mouvements chaotiques sont légion dans Mr Vertigo :
- "cet antique véhicule qui approchait en cahotant"
- "à plusieurs reprises je me ramassai sur le sol"
- "De temps à autre, nous rencontrions bien sûr un cahot sur la route"
- "Je me suis enfui quatre fois au cours de cet hiver"
Le thème de la chute est également omniprésent dans le roman, au sens propre comme au sens figuré. Le fait que Walt couche sur le papier tous ces événements chaotiques contribue en quelque sorte à les figer dans l'air, à annuler le mouvement descendant de la chute. L'écriture est comme une baguette magique qui permet à à Walt de faire rentrer son existence mouvementée dans ses cahiers.
L'écriture s'apparente à l'ordre. Daniel Quinn note dans son cahier les moindres faits et gestes de Peter Stillman pour tenter de donner une signification à ses allées et venues.
Dans Tombouctou, Willy se rend compte que la vie errante ne s'accorde pas avec l'activité d'écriture. Il lui faut le calme de l'appartement de sa mère pour pouvoir accomplir correctement son oeuvre :
"La vie de trimardeur ne laissait pas de place aux rigueurs de la composition. L'allure était trop pressée, l'esprit trop itinérant, les distractions trop continues pour permettre davantage que de rares notations, l'une ou l'autre remarque ou bribe de phrase griffonnée sur une serviette en papier".
Chez Paul Auster l'écriture représente la stabilité. L'opposition dans Léviathan entre Peter Aaron et Benjamin Sachs est bien représentative de cela. Alors que Sachs a opté pour l'action concrète, passant son temps à sillonner les Etats-Unis pour faire exploser des répliques de la Statue de la Liberté, Aaron, lui, n'a pas perdu sa foi en l'écriture, et pour défendre la mémoire de son ami, il écrit.
Mais parfois, le langage est ambigü, source d'erreurs. Mr Bones, par exemple, souffre de ne pas toujours maîtriser la langue de Willy, comme le montre le passage où le narrateur parle des premiers pas du chien dans le monde du base-ball :
- "Mr Bones apprit à espérer les victoires et à craindre la perspective des défaites, mais il ne comprit jamais tout à fait ce qu'Henry voulait dire quand il parlait de "l'équipe". Un loriot était un oiseau, pas un groupe d'hommes, et si la créature orange sur la casquette noire d'Henry était en effet un oiseau, comment celui-ci pouvait-il se trouver impliqué dans quelque chose d'aussi astreignant et complexe que le base-ball?". Lè encore, la traductrice vient au secours des non-anglophones : "Orioles, le nom de l'équipe de base-ball de Baltimore, signifie loriots". Ce qu'Auster marque ici, c'est le côté trompeur du langage. Les mots peuvent recéler pour le non-initié des sens inconnus.
Peter Stillman-père avait quant à lui bien compris le caractère trompeur du langage:- " Oui. Un langage qui dira enfin ce que nous avons à dire. Car les mots que nous employons ne correspondent plus au monde. Lorsque les choses avaient encore leur intégrité, nous ne doutions pas que nos mots puissent les exprimer. Mais, petit à petit, ces choses se sont cassées, fragmentées, elles ont sombré dans le chaos".
Stillman montre ici du doigt le caractère trompeur du langage. A travers lui, Paul Auster fait du langage une métaphore de plusieurs thème récurrents de son oeuvre :
- "les mots que nous employons ne correspondent plus au monde" = écart entre fiction (ce que l'on croit être) et réalité (ce qui est)
- "Lorsque les choses avaient encore leur intégrité" = Il faut voir ici une allusion à la Chute originelle, au thème de la culpabilité courant dans l'oeuvre austérienne (comme dans beaucoup de romans américains d'ailleurs!). Les mots ont perdu leur intégrité, aux deux sens du terme. Ils sont fragmentés, ont des sens multiples, donc ambigüs, imparfaits. Ils ont aussi perdu leur honneur, puisqu'ils ne remplissent plus la tâche qui leur avait été assignée dans le jardin d'Eden : désigner chaque chose selon sa vraie valeur.
- "elles ont sombré dans le chaos" = Là encore, allusion à la chute.
Pour résumer, on peut dire que le langage chez Paul Auster est un thème central. Il est vu sous deux angles bien différents, correspondant aux deux visions contradictoires qu'en ont Peter Aaron et Benjamin Sachs.
Si l'on se range du côté d'Aaron, le langage est utile, c'est notre meilleure arme contre l'oubli, l'injustice et le chaos.
Si au contraire on se range à l'avis de Benjamin Sachs, le langage doit être dépassé, car il ne peut rien apporter de vraiment concret. La meilleure illustration de cela est le mutisme que s'impose Sachs à l'hôpital après son accident :
- "Une chose extraordinaire s'était produite, et avant qu'elle s'estompe en lui, il lui fallait y consacrer une attention sans réserve. D'où son silence. Il s'agissait moins d'un refus que d'une méthode, une façon de retenir l'horreur de cette nuit assez longtemps pour en saisir le sens. Se taire, c'était s'enfermer dans la contemplation, revivre inlassablement les instants de sa chute [...]"
Que peut ici le langage face à l'expérience quasi-mystique vécue par Sachs? Ce dernier découvre que les mots ne sont pas tout, qu'ils peuvent parfois se montrer inappropriés. Cette découverte va sonner le glas de sa carrière d'écrivain. Par deux fois, il tentera de reprendre la plume, mais il échouera : d'abord dans le Vermont où il essaiera de remanier ses vieux textes, puis à Berkeley où la tentative d'écrire la biographie de Reed Dimaggio s'avérera elle aussi un échec :
"Je ne suis jamais arrivé à rien. J'ai commencé plusieurs fois à prendre des notes, mais je ne réussissais pas à me concentrer, je ne réussissais pas à organiser ma pensée".
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