Nature-Culture
1- La nature sauvage
2- Des animaux et des hommes
3- La civilisation : Paradis et Enfer
La première partie a mis en relief un aspect fondamental de l'oeuvre austérienne, à savoir la dissimulation. Ici il sera encore question de frontière, mais de celle qui sépare cette fois le monde des hommes de celui des animaux. Nous verrons que cette frontière, comme celle délimitant fiction et réalité, s'avère elle aussi floue.
1- La nature sauvage
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Dans un entretien, Paul Auster raconte comment est mort l'un de ses amis, foudroyé par un éclair : "C'était une véritable tempête, une attaque monumentale tombée des cieux. Les éclairs claquaient tout autour et nous étions là, bloqués dans les bois, sans le moindre abri en vue." (Le Carnet rouge).
On peut voir dans cet épisode traumatisant pour l'auteur une prise de conscience des dangers que peut recéler la nature. On retrouve souvent dans son oeuvre des traces de cette nature que les premiers colons durent affronter puis dompter. C'est notamment au niveau des intempéries que la nature se montre redoutable.
Après le décès de son maître, Mr Bones fera les frais de l'hostilité du milieu naturel. Seul, sans Willy et Mrs Gurevitch pour le nourrir et lui prodiguer les soins nécessaires, le chien comprend que subvenir à ses propres besoins ne sera pas chose aisée. Ses difficultés pour attraper des pigeons rappellent celles des colons américains pour survivre dans l'Ouest sauvage :
- "Il sentit battre une aile contre sa truffe à l'instant où il ouvrait la gueule, mais ce fut tout. Son repas s'envola dans les airs, s'échappant en même temps que tous les autres oiseaux de l'îlot [...]".
Pour la première fois, le chien est confronté à ce vide que les personnages austériens connaissent tous un jour ou l'autre. Le problème principal de Mr Bones vient du fait qu'il est, comme le note le narrateur, "une faible créature civilisée, un chien pensant au lieu d'un chien sportif ". Sa prise en charge par Willy a tué chez Mr Bones la plupart de ses instincts d'animal. Comprendre le langage humain ne lui sera d'aucune utilité dans un milieu où il doit d'abord survivre. S'il veut garder la vie sauve, il doit désapprendre, renier cette part d'humanité en lui pour retourner au monde animal. Pour Mr Bones, vivre seul dans la nature signifie tout recommencer à zéro. Il doit en quelque sorte mourir à lui-même pour pouvoir débuter un nouvel apprentissage. Chez Auster, l'adversité du milieu naturel pousse les personnages à s'adapter dans l'urgence à de nouvelles conditions matérielles, ce qui les met en présence d'une partie d'eux-mêmes qu'ils ne soupçonnaient pas. En confrontant Mr Bones avec l'inconnu, le milieu naturel le confronte également, et surtout, avec lui-même : "[...] un chien devait descendre en lui-même pour faire appel à tous les trucs que la vie lui avait appris".
Les obstacles qu'il rencontre sont finalement ce qui le fait avancer.
Si le danger du milieu naturel vient d'être souligné, il faut à présent noter que Mr Vertigo et Tombouctou sont aussi des romans d'éducation. "On s'enivre du monde, bonhomme. On s'envivre des mystères du monde", dit Yehudi à son élève. A l'instar de Mr Bones, Walt est contraint de poursuivre seul sa quête après la mort de son maître. La motivation première du héros austérien est la quête, sous toutes ses formes, le déchiffrement des signes.
C'est parce qu'il existe des signes cachés, des choses à découvrir, que les personnages d'Auster ont la possibilité d'évoluer. Ils se trouvent confrontés à des voiles qui leur dissimulent la vérité. La nature s'impose chez Auster comme un puzzle. S'il y a recherche d'indices dans un premier temps, c'est surtout à la mise en bon ordre de ces indices que se consacrent les personnages, avant tout lancés dans une quête de cohérence.
Dans Tombouctou, Willy observe le comportement de son chien, et là aussi il est question de donner du sens à différents signes :
- "Il y avait tant à [...] déchiffrer et à interpréter que Willy savait à peine où commencer".
Le poète clochard sait qu'un message, un langage même, se dissimule derrière les diverses poses de son chien. Dans un monde où la collecte des signes est si importante, le désert de l'Utah, territoire vierge, a une particularité : l'homme n'y a pas laissé son empreinte. Les personnages d'Auster sont confrontés à des problèmes de perception, à l'exemple de Walt lors de la tempête de neige.
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La neige influe sur la perception de Mr Bones : "Avec l'humidité de la neige fondue qui demeurait accrochée à la surface noire de la chaussée, [...] l'autoroute se présentait à Mr Bones comme un spectacle radieux, un champ de lumière éblouissante".
Si le chien trouve la route si belle qu'il décide de s'y jeter, c'est en partie à cause de la neige qui lui donne un aspect féérique. Elle est comme un filtre qui distord la vision de Mr Bones. Une des leçons des livres de Paul Auster, c'est qu'il ne faut jamais se fier aux apparences. Notre monde et sa "réalité" sont trompeurs.
Chez Auster, la nature est non seulement dangereuse pour l'homme, mais elle peut aussi brouiller ses facultés de perception. Les excursions dans le milieu naturel se soldent la plupart du temps par des échecs, voire des catastrophes.
La perception des personnages est souvent déformée ou remise en question. Lorsqu'Esope se rend compte de la ressemblance du nom de son ami avec celui de Sir Walter Raleigh, il lit à Walt l'histoire de la colonie perdue de Roanoke.
Comme les mystérieux signes auxquels sont confrontés Pym et ses compagnons dans une grotte, comme le langage humain que Mr Bones a parfois du mal à comprendre, Mr Vertigo et Tombouctou symbolisent les mystères que recèlent les espaces sauvages. Les héros sont confrontés à des signes dont l'aspect est altéré ou dont le sens demeure obscur, sens qu'ils doivent reconstituer, à l'image de Willy tentant d'identifier la vraie nature de Mr Bones.
2- Des animaux et des hommes
La sauvagerie ne s'applique pas seulement chez Auster au milieu naturel. Elle est aussi de mise au sein même de ses personnages.
Avec Tombouctou, pour la première fois dans l'oeuvre de l'écrivain, le héros est un animal, le chien bâtard du nom de Mr Bones. Mais à travers son chien personnage, c'est surtout le comportement humain qu'Auster s'attache à décrire, un comportement se rapprochant plus souvent de la sauvagerie que de l'humanité.
Le sol a un rôle prépondérant dans Mr Vertigo et Tombouctou. Par nature, l'homme essaie toujours de s'extraire de son milieu naturel. Chez Auster, le sol a plutôt une image négative.
Dans Mr Vertigo, la tâche principale de Yehudi n'est pas d'enseigner à Walt l'art de la lévitation, mais de le sortir de la médiocrité. Pour le maître, Walt n'est pas un être humain mais un animal, et la première partie du roman va s'attacher à démontrer cela. Le vocabulaire employé fait référence à des animaux ayant un rapport étroit avec le sol : "Pas étonnant que tu sois devenu un si affreux petit rat d'égoût", par exemple.
Dans Tombouctou également, le sol joue un rôle important. Pour Mr Bones, Baltimore se définit d'abord par les choses que le chien voit au niveau du sol : "cette cité de tourte au crabe et d'escaliers de marbre". Si le quadrupède a une manière différente d'appréhender le monde, c'est d'abord en raison de sa position physique, position à laquelle il est souvent fait allusion dans le roman.
Chez les Jones, Mr Bones goûte aux plaisirs des trajets en voiture. Polly le fait monter à côté d'elle, sur le siège passager, là où s'installent d'ordinaire les humains. L'anthropomorphisme de Mr Bones est encore accentué par le fait que son museau est appelé "nez" et que "le visage" s'est substitué à la gueule. Si donner des traits anthropomorphiques à Mr Bones rapproche ce dernier des animaux, il faut surtout voir dans cette stratégie un moyen pour Auster de rapprocher les hommes des animaux. Si la culture permet aux personnages de s'élever, mentalement et socialement, de s'affranchir de la terre ferme qui rappelle leur animalité, elle ne suffit quelquefois pas. Auster nous montre qu'en l'homme se dissimulent parfois des traits s'apparentant plus aux animaux qu'aux êtres dits "civilisés".
Peu après avoir dit adieu à Willy, Mr Bones rencontre une bande d'enfants : "Mr Bones remarqua qu'ils semblaient prendre un plaisir peu commun à se bourrer de coups de poing et à s'envoyer subrepticement des taloches".
La violence chez eux semble instinctive. Le premier vrai contact de Mr Bones avec le monde d'après Willy est d'ailleurs significatif :
- "Deux ou trois klaxons se firent entendre, un homme passa la tête à la portière d'une voiture et cria quelque chose qui ressemblait à 'sale bâtard' ou à 'va te faire voir' et Mr Bones fut touché au vif par l'insulte".
Comparé aux hommes, Mr Bones est innocent ; il n'a pas été corrompu par cette violence qu'ils ont en eux. S'il convient de parler ici d'instinct, c'est d'abord parce qu'il s'oppose à la culture. Le racisme ressenti par Walt envers Esope au début de son aventure en est un bon exemple : "Le mépris que je ressentais envers lui, je l'avais dans le sang". La réaction de Walt n'est pas issue d'une réflexion préalable, d'un quelconque cheminement intellectuel. Son racisme envers l'adolescent noir existe déjà en lui. Il est inné, précède l'expérience. La haine que Walt ressent pour Esope vient de l'intérieur même de son corps. Auster illustre ici la supériorité du physique sur le mental. De la même manière c'est presque inconsciemment que Walt parvient à passer ses diverses épreuves.
Une force mystérieuse semble prendre possession des personnages. Cette force, c'est l'instinct, ce qui est le plus éloigné de la culture. Chez les personnages d'Auster, il est fréquent que la nature reprenne ses droits, grattant le vernis social pour rendre apparente leur part d'animalité. Derrière les attributs sociaux que sont les vêtements, les coupes de cheveux, se cachent des phénomènes incontrôlables, comme lorsque Walt s'oublie de peur dans le bolide de Mrs Witherspoon, ou lorsque Mr Bones est malade devant Alice. C'est le thème du dérèglement du corps qui s'impose ici.
Le corps subit de nombreuses agressions dans l'oeuvre d'Auster. La maladie notamment joue un rôle important dans notre compréhension du rôle de la dissimulation chez l'écrivain de Brooklyn. La maladie se manifeste sous des formes variées et la sensation de chaleur est l'un de ses principaux symptômes, comme dans le cas du cancer de maître Yehudi :
- "[...] comme si ses entrailles avaient pris feu".
Il y a un parallèle entre la chaleur de l'environnement et celle décrite à l'intérieur du corps, ce qui rend celle-ci encore plus présente. La fragilité des personnages est illustrée ici puisqu'ils sont assaillis par la chaleur sur deux fronts : leurs environnements extérieurs et intérieurs. La fièvre attire l'attention du personnage - et du lecteur - sur l'intérieur du corps. Comme un rappel du rythme heurté des deux romans, dansTombouctou c'est le champ lexical de l'explosion qui domine :
- "[...] le concert bronchique - quelque chose de contracté, de dur, de percutant - ".
La poitrine de Willy est comparée à une caisse de résonnance. Le corps est une autre dimension qu'Auster nous propose d'explorer, parallèlement à l'espace textuel (vu dans la première partie) et aux espaces naturels ou urbains. Ce ne sont plus les strates cachées du texte que l'auteur dévoile, mais celles du corps. Pour Walt comme pour Mr Bones, le corps est une énigme. Fièvre et douleur sont des signes qu'ils tentent de déchiffrer. Les réactions violentes provoquées dans les organismes par la maladie reflètent quant à elles la violence de l'univers austérien. Dans sa manière de décrire ses vertiges par exemple, Walt augure bien malgré lui de l'accident violent dans lequel périra son maître :
- "Cent tramways déraillaient pour converger en un point situé derrière ma tempe gauche ; des avions s'y écrasaient ; des poids lourds y faisaient collision".
Il y a réduction à l'échelle du corps des événements se passant dans le "monde" extérieur.
La maladie est un miroir dans lequel se reflètent des aspects importants de l'oeuvre austérienne.
Par exemple, on voit dans Mr Vertigo et Tombouctou que de minuscules corps étrangers peuvent provoquer de graves maladies. C'est une bonne métaphore d'un des thèmes récurrents chez Paul Auster : les petites causes peuvent avoir de graves conséquences.
Mr Vertigo et Tombouctou nous donnent à suivre l'évolution de Walt et de Mr Bones. Mais l'attention du lecteur est surtout attirée sur leurs situations de départ. Les deux protagonistes, dans leurs apprentissages, se sont donné pour tâche de quitter un état pour en atteindre un autre. De l'animalité ils doivent passer à l'humanité.
Tous deux doivent aussi affronter leur environnement. Nous l'avons vu précédemment avec les dangers que l'espace naturel pouvait recéler. Mais nous allons à présent démontrer qu'au sein même de la civilisation, Walt et Mr Bones sont également confrontés à de nombreux dangers. Et encore une fois, c'est le même principe qui était déjà à l'oeuvre dans la technique narrative et la description des personnages qui prévaudra. Dans sa description de la civilisation, Paul Auster s'attache à passer aux rayons X l'espace urbain, nous invitant à aller au-delà des apparences.
3- La civilisation : Paradis et Enfer
Dans son roman inspiré de l'oeuvre de Daniel Defoe, Michel Tournier écrit : "Je sais maintenant que chaque homme porte en lui - et comme au-dessus de lui - un fragile et complexe échaffaudage d'habitudes, [...] mécanismes, préoccupations, rêves et implications qui s'est formé et continue à se transformer par les attachements perpétuels de ses semblables" (Vendredi ou les limbes du Pacifique).
La nature profonde de l'homme moderne est semblable au cadastre d'une ville : l'homme est un être social auquel ont été inculqués des principes, des règles et des interdits.
Lorsque Yehudi estime Esope suffisamment mûr pour quitter Cibola, il part faire avec lui la tournée des prestigieuses universités de l'Est. Le maître se confie à Walt : "Il y a sept ans que le pauvre garçon n'a plus aperçu un trottoir ni un feu de circulation, et mon devoir de père m'impose de lui faire un peu voir le monde".
La ville est le symbole de l'organisation, elle se veut comme une alternative, une solution au chaos de l'espace naturel. La ville est le familier, le refuge ; c'est aussi la maison. Le mythe de l'enclos est notamment illustré à travers l'appartement de Mrs Gurevitch : "Il retournait sans cesse à l'appartement de Brooklyn, à la langueur de ces claustrations hivernales, aux pas feutrés de Mama-san allant de pièce en mièce, chaussée de ses pantoufles blanches et pelucheuses". Avec l'image des pantoufles est exprimée l'idée de la douce chaleur régnant dans l'appartement, rempart contre le froid hivernal.
Le narrateur ne manque pas de noter que Mr Bones est en définitive fait pour habiter dans une maison : "ça le chagrinait de penser qu'un homme pût choisir de passer ses derniers instants sur terre en un lieu où il n'était encore jamais allé. Un chien aurait [...] veillé à rendre l'âme en terrain familier".
On mesure ici à la fois l'attachement de Mr Bones à un foyer, synonyme de stabilité, et en même temps le paradoxe que cela implique : sa vie ayant été jusque-là ponctuée par les incessants déplacements de Willy à travers les Etats-Unis. La quête de Mr Bones est finalement destinée à prendre fin un jour : lorsqu'un foyer aura été trouvé pour le chien. Tout au long du roman, cette volonté de trouver un foyer est clairement exprimée. Ainsi à côté du mythe américain de l'enclos se profile le mythe, biblique celui-là, de l'errance. Comme le peuple juif errant dans le désert à la recherche d'un nouveau Canaan, comme les pères pélerins voulant atteindre la nouvelle Sion au dix-septième siècle, les personnages austériens ont tous leur lieu sacré à trouver.
Cependant, si l'image du home sweet home américain n'est pas absente des romans d'Auster cela ne doit pas occulter un autre aspect de son oeuvre et de la société américaine, dont l'écrivain met en lumière les contradictions.
L'enfermement est un thème récurrent dans Tombouctou. L'enclos perd alors son caractère protecteur pour prendre des allures de prison. En témoignent par exemple l'internement de Willy dans un hôpital psychiatrique et l'expérience de ses parents après leur fuite de Pologne. Même les séjours de Willy chez sa mère ont leurs inconvénients : "un train-train monotone, limité".
Une fois Willy disparu, Mr Bones se retrouva le plus souvent confiné dans des endroits exigüs.
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On retrouve ce que l'on pourrait appeler le "paradoxe de la baleine", pour faire référence à l'épisode biblique de Jonas relaté dans l'Invention de la solitude. En effet, ce qui protège enferme également, et si Mr Bones trouve chez Henry Chow toute la nourriture qu'il souhaite, la contrepartie réside dans l'endroit minuscule où il se voit contraint de dormir.
Mais l'enfermement chez Auster ne saurait être que physique. Il existe aussi dans Tombouctou une dénonciation de l'aliénation morale, plus préjudiciable et plus sournoise. Si les Gurevitch s'étaient visiblement résignés à leur vie monotone, Willy s'affirmait au contraire dès son plus jeune âge comme un rebelle. On trouve le meilleur symbole de cela dans son premier monologue, avec la lotion coiffante O'Dell's Hair Trainer.
"Le goulot était noir, je crois, et sur l'étiquette on voyait l'image d'un gamin qui souriait d'un air idiot. Le nigaud idéal, plein de santé, avec des cheveux impeccablement lisses. Pas d'épis sur cette tête d'andouille, pas une fausse note pour ce joli monsieur."
Comme un signe avant-coureur de ce que serait sa vie d'individu anticonformiste, les mèches désobéissantes du jeune Willy symbolisent son esprit rebelle, son refus de s'insérer dans le moule de la société américaine. De la même façon, Mr Bones refusera de devenir un chien-bourgeois en quittant le domicile des Jones. A travers ce parallèle entre le chien et son maître, nous est donnée à voir une Amérique qui souhaite garder ses citoyens de tous poils dans une certaine ligne, une certaine norme.
"There's no question that the American dream has a dark side" (L'Amérique possède sans nul doute une face sombre), remarquait récemment Paul Auster au cours d'un entretien sur Internet. Nous allons voir qu'il suffit de gratter un peu sous le vernis des apparences pour trouver, dans Mr Vertigo et Tombouctou, ce côté sombre, cette face cachée que Mr Bones a découverte à ses dépens.
L'espace cartographié qu'est Manhattan occulte les anciennes plaines où vivaient les peuplades autochtones. L'Amérique et sa culture ont presque totalement recouvert les sociétés indiennes. C'est bien de recouvrement au sens premier du terme dont il s'agit, à l'image de la lotion recouvrant les cheveux du jeune Willy. Le meilleur symbole de cela dans l'oeuvre d'Auster figure dans Moon Palace. Par une sorte d'ironie, la nature maîtrisée de Central Park se montre aussi hostile avec Fogg que si ce dernier se trouvait au milieu de la jungle. C'est ici une manière de dire que la civilisation n'a rien à envier à la nature en matière de sauvagerie. Ce que représente Central Park, c'est la prise en otage de la nature, du territoire américain, ayant provoqué ainsi la chute des tribus indiennes qui avaient su rester proches de cette nature. Auster est conscient du génocide à partir duquel sont nés les Etats-Unis.
Cependant Mr Bones est à mille lieues de se douter de cette violence originelle quand il arrive chez les Jones. Lui pense avoir enfin trouvé un refuge : "Il avait eu accès à la Terre Promise, il était arrivé dans un univers de pelouses vertes, de femmes douces et de nourriture abondante".
Au début le narrateur s'attache à décrire un lieu quasi-paradisiaque d'où se dégage un grand sentiment d'harmonie. Avec la berceuse d'une petite fille qu'entend le chien, c'est aussi l'innocence qui transparaît dans cet épisode.
Pourtant une lecture attentive permet de déceler des dangers dissimulés derrière ce paysage idyllique. En cultivant son jardin, Richard Jones ne fait que reproduire à sa petite échelle ce que les concepteurs de Central Park ont fait avant lui, ce que les premiers colons ont également fait, à savoir se rendre maître de la nature.
Considérant la nature comme un "sol sacré", Mr Bones la respecte comme le faisaient les Indiens avant l'arrivée des colons européens. Richard Jones, lui, personnage autoritaire, symbolise au contraire l'emprise de l'homme blanc sur la nature.
Dans la dernière partie du roman, on assiste à l'acculturation progressive de Mr Bones par les Jones.
On peut finalement parler, à propos du séjour de Mr Bones chez les Jones, de véritable régression, dans le sens où cette expérience enlève au chien plus qu'elle ne lui apporte. Chez Auster un mouvement ascendant est toujours contrecarré tôt ou tard par un mouvement inverse.
Les Jones font avec Mr Bones ce que les pionniers ont fait avec le continent américain. Comme Central Park, comme le jardin des Jones, le corps du chien devient une image en modèle réduit de la civilisation moderne, aux dépens de sa nature profonde que l'on tente de refouler, voire de faire disparaître, sous la couche culturelle. On comprend alors que ce "fragile et complexe échafaudage d'habitudes", dont parlait Michel Tournier, ces normes que la société nous impose, puissent s'avérer préjudiciables à notre liberté, comme l'a prouvé l'expérience de Mr Bones chez les Jones.